Psaume 23

La présence divine qui gouverne la transition 

Cette lecture est née d'une méditation, un matin, sur un psaume que je croyais connaître. 

Elle suit le texte hébreu mot après mot, en sept mouvements, et elle distingue à chaque étape ce que le texte biblique dit, ce qu'une perspective de berger éclaire et ce que j'y lis.

La lecture complète prend environ quinze minutes. 

Nous connaissons ce psaume.

Nous l'avons entendu dans les enterrements, récité dans les nuits difficiles, vu affiché sur les murs de nos maisons. Il est devenu le texte du réconfort, celui vers lequel on revient lorsque l'épreuve devient trop lourde.

Je l'ai lu ainsi pendant des années.

Puis un matin, en méditant, une question s'est posée que je n'avais jamais posée.

Dans quel ordre les choses arrivent-elles dans ce psaume ?

Parce qu'il y a un ordre, et il dit quelque chose que la lecture de consolation laisse dans l'ombre.

Dans l'ordre du psaume, la table, l'huile et la coupe ne viennent pas en premier.

Elles apparaissent après plusieurs actions du berger auprès de celui qu'il conduit.

Avant l'élargissement visible, le psaume révèle un gouvernement invisible.

Une précision s'impose avant d'aller plus loin. Cette lecture ne cherche pas à ajouter au texte, mais à rendre visible ce qu'il porte déjà.

L'Écriture ne dépend pas de ce que j'y vois, elle rend témoignage à Dieu.

Le Saint-Esprit n'est pas une source qui viendrait concurrencer la Bible.

Il est Dieu présent, qui éclaire ce qui est déjà écrit et glorifie Christ.

Ce que je propose ici est une lecture attentive, vérifiable mot par mot, de ce qui était là depuis toujours.

Pour cette lecture, j'ai choisi la Louis Segond 1910, la version que beaucoup de lecteurs francophones connaissent le mieux. D'autres traductions françaises rendent certains mots autrement.

Lorsque cet écart change quelque chose au sens, je le signale.

Dans le texte biblique original, ce psaume s'ouvre par la mention « Psaume de David ».

Dans cette lecture, je parlerai simplement du psalmiste.

« L'Éternel est mon berger »

Qui gouverne ?

Le premier mot du psaume n'est pas une consolation. C'est une déclaration d'autorité.

L'hébreu dit YHWH ro'i. Deux mots, sans verbe exprimé : le nom de Dieu, puis « mon berger », un terme formé sur la racine ra'ah, faire paître et conduire un troupeau.

Selon l'attribution du psaume à David, celui qui écrit sait ce que ce mot coûte.

Il a fait ce métier. Un berger décide où l'on va, quand on s'arrête, combien de temps on reste. La brebis ne choisit pas son pâturage. Elle ne connaît d'ailleurs pas le chemin.

Dire « mon berger » revient donc à dire une chose précise : je ne suis plus mon propre guide ultime.

Et la suite du verset en découle. Lo echsar, « je ne manquerai pas », n'est pas une promesse détachée de la première phrase.

Le psalmiste ne commence pas par ce qu'il recevra.

Il commence par celui qui le conduit.

Le psalmiste ne nie pas le manque. Il le place sous la conduite du berger.

Voilà ce que le verset change dans notre manière de lire la situation.

Vous êtes devant une porte, ou vous venez de la franchir, et vous cherchez comment avancer.

Le psaume pose d'abord une autre question : avant de savoir où aller, il faut savoir qui conduit.

Beaucoup de porteurs savent dire publiquement que Dieu les conduit.

Le danger commence lorsque l'accès leur donne assez de moyens, d'autorité et de liberté pour ne plus demander le chemin.

« Il me fait reposer, il restaure mon âme »

Ce qui se répare avant le départ

Le verbe du verset 2 est causatif. Yarbitseni, il me fait me coucher.

Le repos n'est pas ici une initiative de la brebis. Il devient possible parce que le berger l'a conduite dans un lieu où elle peut enfin s'arrêter.

Les bergers observent qu'une brebis se couche difficilement lorsqu'elle se sent menacée, lorsqu'elle manque de nourriture ou lorsque l'agitation du troupeau la maintient en alerte.

Cette observation, rapportée notamment par Philip Keller, ancien berger, [1]ne vient pas du verset.

Elle aide simplement à comprendre ce que le repos révèle : la peur, le manque et l'agitation ne dictent plus entièrement son comportement.

Puis vient nafshi yeshovev. On peut traduire « il restaure mon âme », mais aussi « il ranime ma vie ».

La racine shuv exprime l'idée de revenir ou d'être ramené. Le berger ne se contente pas d'apaiser.

Il ramène ce qui s'était éloigné et ranime ce qui s'était épuisé.

Le berger conduit déjà vers les eaux au verset 2.

Mais avant de conduire dans les sentiers de justice, le verset 3 dit qu'il restaure, ou ranime, la vie du psalmiste.

Cet ordre compte.

Je le lis ainsi.

Un porteur épuisé peut lire le réel de travers. Il peut prendre une ouverture pour un appel, une flatterie pour une confirmation, une urgence pour une direction. Même lorsqu'il croit raisonner froidement, sa fatigue influence ce qu'il voit et la manière dont il décide.

Il peut alors franchir une porte simplement parce qu'elle s'ouvre, sans être encore en état de porter ce qu'elle exige. Le psaume place la restauration avant la conduite dans les sentiers de justice.

Nous faisons souvent l'inverse.

« Il me conduit dans les sentiers de la justice, à cause de son nom »

Ce qui rend une direction juste

Ma'gley tsedeq désigne des chemins droits, des pistes qui conduisent là où il faut.

Le mot tsedeq porte l'idée de ce qui est juste, droit, conforme à l'ordre attendu.

Puis vient le motif, et c'est le point : lema'an shemo, à cause de son nom.

Pas à cause de ce que j'ai accompli. Pas à cause de ma vocation. Pas parce que je le méritais davantage cette année-là.

Le chemin est juste parce que le berger conduit d'une manière conforme à son nom, à ce qu'il est et à la fidélité qu'il a engagée.

Beaucoup de porteurs, en transition, se demandent s'ils sont prêts, s'ils méritent cette porte ou si leur préparation suffit. Le psaume ramène pourtant l'attention vers le berger et vers la fidélité de son nom.

Cela rassure et oblige à la fois.

Si le chemin ne dépend pas de mon mérite, je ne peux pas non plus le plier à ce qui m'arrange en invoquant tout ce que j'ai déjà donné.

« Quand je marche dans la vallée de l'ombre de la mort »

Là où le pronom change

Il faut lire les trois premiers versets à voix haute pour entendre ce qui se passe ensuite.

L'Éternel est mon berger. Il me fait reposer. Il me conduit. Il restaure. Le psalmiste parle de Dieu.

Puis, verset 4 : ki attah immadi, car tu es avec moi.

Il ne parle plus de lui. Il lui parle.

Ce basculement grammatical se produit exactement au moment le plus sombre.

Non pas au pâturage, non pas près des eaux tranquilles.

Dans la vallée.

Tsalmavet est traditionnellement rendu par « ombre de la mort ».

Plusieurs traductions et commentateurs comprennent plutôt « obscurité profonde ».

Il n'est pas nécessaire de résoudre ici toute la discussion étymologique.

Dans les deux lectures, le psaume fait entrer le marcheur dans un lieu où la visibilité se réduit et où le danger devient proche.

Notez aussi le verbe : ki elekh, quand je marche.

Le psalmiste n'est pas immobile dans l'obscurité.

Le psaume poursuivra ensuite son mouvement vers la table et la demeure.

La vallée est une étape du chemin, pas sa destination finale.

Je lis dans ce changement quelque chose de décisif : lorsque la visibilité diminue, la relation devient plus directe. Le psalmiste ne décrit plus la présence.

Il s'adresse à celui qui est présent.

Nous supposons souvent l'inverse.

Nous prenons l'obscurité pour un signe d'absence, et le confort pour un signe d'approbation.

Un porteur en transition connaît cette obscurité. Vous ne savez pas si vous êtes capable.

Vous ne savez pas encore comment agir dans ce nouvel espace.

Vous ne voyez pas ce que les prochains mois vous réservent. Le psaume ne vous promet pas de tout comprendre. Il vous rappelle qui marche avec vous.

La vallée n'est pourtant pas le seul lieu du danger.

Elle garde parfois le porteur dans une dépendance qu'il risque d'abandonner lorsque la lumière revient. Tant qu'il ne voit pas clairement, il demande le chemin.

Mais lorsque l'accès lui donne des moyens, de l'autorité et une plus grande marge d'action, il peut commencer à décider sans demander à Dieu ce qu'il veut.

Certains ne se perdent donc pas dans l'obscurité. Ils se perdent plus tard, lorsque tout semble enfin sous contrôle et qu'ils cessent de parler à Dieu comme à celui dont ils dépendent encore.

« Ta houlette et ton bâton me rassurent »

Être protégé, et rester sous la conduite

Deux objets, deux mots distincts.

Shevet désigne une verge, un bâton, parfois un sceptre. Ailleurs dans l'Écriture, le mot peut porter des idées d'autorité, de défense ou de correction. Mish'enet vient de la racine sha'an, s'appuyer.

Il désigne ce qui soutient la marche.

Dans le travail du berger, ces deux objets servent à protéger, guider et ramener.

Le verset ne précise pas quelle fonction appartient à chacun. Il insiste sur leur effet : dans la main du berger, ils rassurent le psalmiste. Le verbe est yenachamuni : ils me consolent.

Je lis ici quelque chose que la lecture rapide laisse souvent de côté : ce qui réconforte le psalmiste n'est pas seulement ce qui le défend. C'est aussi ce qui le garde sous la conduite du berger et le ramène lorsqu'il s'écarte.

Nous aimons ce qui nous laisse libres. Nous résistons davantage à ce qui nous corrige.

Le psaume montre pourtant que le berger protège aussi en corrigeant.

Votre position peut alors devenir un risque. Plus une personne acquiert d'autorité, plus la contradiction se raréfie. Les objections deviennent des suggestions, puis des silences.

L'absence de résistance finit parfois par ressembler à une confirmation.

Une brebis que personne ne ramène peut croire qu'elle est libre, alors qu'elle s'éloigne déjà.

Demandez-vous qui, aujourd'hui, peut encore vous arrêter, vous dire non, et si vous acceptez encore de l'écouter.

« Tu dresses devant moi une table, en face de mes adversaires »

Être reçu sous le regard de ceux qui s'opposent

La préposition est neged, en face de, sous le regard de. Elle parle de simultanéité.

Les adversaires sont là pendant le repas, ils ne sont pas partis avant.

Tsorerai vient d'une racine qui signifie assiéger, presser. Ce sont des personnes qui veulent du mal, pas des circonstances difficiles. Une dette ne vous en veut pas. Une porte fermée non plus.

Le verset parle de ceux qui vous regardent manger et qui préféreraient que vous ne mangiez pas.

Un mot mérite notre attention. Le texte biblique emploie dishanta, une forme du verbe dashen, qui porte l'idée de traiter généreusement, de rafraîchir ou de faire abonder.

Il n'emploie pas mashach, le verbe habituellement associé à la consécration d'un roi ou d'un prêtre.

Dans le contexte de la table, le vocabulaire hébreu renvoie d'abord à une hospitalité généreuse, non à une scène d'investiture. La tête rafraîchie d'huile et la coupe pleine montrent un invité reçu avec abondance et honneur.

Ce détail ne réduit pas la force du verset. Il la précise.

Dans le monde ancien, recevoir quelqu'un à sa table engageait aussi l'honneur de l'hôte.

L'invité n'était plus seul face à l'hostilité. Celui qui l'avait accueilli se déclarait publiquement responsable de sa protection.

Nous imaginons souvent que la paix commencera lorsque tout aura été réglé.

Le psaume décrit autre chose. Certaines résistances demeurent, et Dieu dresse déjà une table.

Ce verset ne peut toutefois pas servir à spiritualiser ce qui relève encore de notre responsabilité.

Une table dressée devant l'adversaire ne dispense pas de régler une dette, de réparer une faute, de prendre une décision ou de poser une limite lorsque nous avons le pouvoir d'agir.

Le texte biblique parle d'adversaires présents. Il ne donne pas un alibi à l'inaction.

Une table dressée appelle aussi quelqu'un qui accepte de s'asseoir.

C'est là que beaucoup de porteurs hésitent. Prendre place sous le regard de ceux qui vous veulent du mal expose. On préfère parfois attendre qu'ils disparaissent. Pendant ce temps, la table reste là, et l'on n'y prend pas place.

« Le bonheur et la grâce m'accompagneront… et j'habiterai dans la maison de l'Éternel »

De l'accès à la permanence

Le psaume ne finit pas sur la table.

Avant la maison, le psalmiste indique ce qui l'accompagnera sur la route : tov vaesed, le bien et le esed. Ce dernier mot porte l'idée d'une bonté fidèle, d'une loyauté d'alliance, d'un amour qui demeure engagé.

La Louis Segond traduit « m'accompagneront ». Le verbe hébreu est pourtant plus fort : yirdefuni, ils me poursuivront. C'est un verbe de poursuite.

Les adversaires étaient présents devant la table. Désormais, ce sont le bien et la fidélité de Dieu qui poursuivent celui qui reprend sa route.

Le porteur n'est donc pas seulement conduit vers une destination.

Il découvre qu'une fidélité l'accompagne tout au long du chemin.

Puis vient veshavti bebeit YHWH. La Louis Segond traduit : « j'habiterai dans la maison de l'Éternel ». Le texte hébreu peut aussi porter l'idée de revenir.

Les deux lectures ne sont pas identiques, mais elles se rejoignent sur un point : la maison de Dieu devient le lieu auquel la vie revient et reste attachée.

Le'orekh yamim signifie « pour la longueur des jours ».

La dernière image est donc la maison, et la dernière perspective, la durée.

Voilà ce qui compte pour vous.

Vous mesurez peut-être votre situation à ce que vous avez obtenu : la porte, la place, les moyens, la reconnaissance. Le psaume regarde aussi votre capacité à revenir vers la présence qui vous a conduit jusque-là.

Recevoir une place est une chose. Apprendre à y demeurer sans perdre le berger en est une autre.

Ce que le psaume demande

Reprenons l'ordre une dernière fois.

Le berger conduit vers le repos. Il ranime la vie. Il guide dans des chemins conformes à son nom.

Dans l'obscurité, le psalmiste cesse de parler de Dieu et s'adresse directement à lui.

La verge et le bâton le rassurent.

Dieu dresse une table sous le regard des adversaires. Il accueille avec générosité.

Sa bonté et sa fidélité poursuivent celui qui avance.

Puis le chemin conduit vers sa maison.

Les images que nous associons le plus volontiers à la faveur, la table, l'huile et la coupe, apparaissent au verset 5. Avant elles, le psaume a déjà montré le repos, la restauration, la conduite, la vallée, le soutien et la correction.

L'élargissement visible n'arrive donc pas seul. Il s'inscrit dans une relation où le porteur a appris à recevoir, à avancer, à ne pas confondre l'obscurité avec l'abandon et à se laisser ramener lorsqu'il s'écarte.

Le Psaume 23 ne décrit pas seulement une présence qui agit sur les circonstances.

Il montre une présence qui gouverne celui qui avance au milieu de ces circonstances.

Une question reste alors ouverte, devant la porte où vous vous trouvez :

Qu'est-ce que la présence de Dieu doit encore gouverner en vous avant que cette porte ne s'ouvre, pendant que vous la franchissez, et lorsqu'il faudra apprendre à demeurer de l'autre côté ?


[1] Sur le comportement des brebis, voir W. Phillip Keller, A Shepherd Looks at Psalm 23, Zondervan.

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